(1890)
"Léon Walras, Éléments d'économie politique pure, 2e edition",
Revue d'économie politique, Vol. 4, No. 1 (January-February), p.80-86.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Léon Walras, Éléments d'économie politique pure, ou Théore de la richesse sociale, 2e édition -- Guillaimin et Cie, Paris.1
Le problème abordé par M. Léon Walras dans ses Élements d'économie politique pure, dont la seconde édition a paru récemment, est un problème assurément très vaste et très complexe qui pourrait sEeacute;noncer en ces termes : Etant donnés des individus, membres dune société économique soumise au régime de la libre concurrence, possédant certaines quantités de capitaux fonciers, personnels et mobiliers, ayant certains besoins de services et de produits et certaines dispositions à lEeacute;pargne, déterminer les quantités respectives des divers produits et des divers capitaux mobiliers neufs qui seront fabriquées, ainsi que les prix courants des services, produits et capitaux neufs.
Je suis de ceux qui estiment que, dune façon générale, M. Walras a résolu ce grand problème, grace, dune part, au bon choix de ses définitions et conceptions économiques : offre et demande effectives, utilité, services comommables et producteurs, produits, entrepreneur, marchtés des services et des produits, etc., et, dautre part, à une heureuse division mathématique du problème consistant à chercher successivement, pour les superposer en quelque sorte les uns aux autres, lEeacute;quilibre de lEeacute;change, lEeacute;quilibre de la production et lEeacute;quilibre de la capitalisation. Et, loin davoir été ébranlé dans ma conviction, jy ai été plutôt affermi par certaines critiques élevées contre la doctrine de M. Walras du sein du groupe dEeacute;conomistes qui, en Angleterre, appliquent aussi la méthode mathématique à lEeacute;laboration de lEeacute;conomie politique pure.
Deux articles ont paru récemment dans la revue anglaise Nature (Nos des 5 et 19 septembre 1889) sur la théorie mathématique de lEeacute;conomie polilique. Le premier est un article bibliographique ayant pour titre : The mathematical theory of political economy, signé F. Y. E., et contenant un examen critique du beau livre de [p.81] M. Léon Walras. Le second est un discours douverture (Opening Address) prononcé par le professeur F. Y. Edgeworth, président de la section dEeacute;conomie politique et de statistique, à la réunion de lAssociation Britannique pour lavancement des sciences qui a eu lieu à Newcastle, en septembre 1889. Ces deux articles ayant été écrits évidemment par la même main, -- impossible de sy méprendre, -- et traitant du même objet, il me sera permis, je crois, pour défendre la cause de M. Walras contre quelques-unes des critiques de M. Edgeworth qui me paraissent mal fondées et injustes, de ne pas men tenir uniquement aux quelques lignes que M. Edgeworth a consacrées au livre de M. Walras, mais de prendre aussi en considération les vues exposées dans le discours prononcé à lAssociation Britannique. Il serait même impossible de répondre aux reproches que M. Edgeworth adresse à M. Walras sans savoir quelles sont les idées positives de lauteur anglais, tellement ces reproches sont mis sous une forme succincte et concise et, en outre, dépourvus de tous motifs à lappui.
Ainsi, le premier reproche que fait M. Edgeworth à M, Walras est de navoir pas considéré le rôle que la disutility of labour, pour employer lexpression de Jevons, joue dans lEeacute;quilibre économique, comme il aurait dû le faire au lieu de restreindre son attention à l'utilité finale. (p. 435, col. 1). Et cest tout. Il faut avouer que cest peu. Heureusement, cette observation se trouve reproduite et développée dans le second article de M. Edgeworth (pp. 497-498). Ici, lauteur expose plus longuement et cherche à démontrer lidée exprimée par Marshall en ces termes : Il est erroné de dire avec Ricardo que les frais de production déterminent, à eux seuls, la valeur; mais il nest pas moins erroné de faire de lutilité, comme dautres lont fait, lunique fondement de la valeur. Et M. Edgeworth lui-même paraît dans le doute sur la question de savoir si cest le coût de production ou le degré final de lutilité (la rareté) qui, en fin de compte, sert le mieux à expliquer les phénomènes économiques. Voilà qui est clair. Et il est certain que cette manière de concevoir le problème de la valeur est directement opposée, non seulement à la théorie de M. Walras, mais aussi à celle de lEeacute;cole dite autrichienne (Menger, Wieser, Böhm-Bawerk, Sax). Il serait absolument oiseux et inutile de discuter ce point avec M. Edgeworth; je ne pourrais mieux faire que de reproduire ce qui a été écrit en cette matière par lauteur [p.82] des Éléments dEeacute;conomie politique pure, dune part, et les nouveaux économistes allemands, dautre part. M. Walras a démontré ce quil y avait dillusoire dans la théorie qui fait du coût de production le fondement et la mesure de la valeur dEeacute;change. Etant données, sur un marché régi par la libre concurrence, pour chaque échangeur, les quantités possédées de produits et leurs utilités en fonction de ces quantités, les prix de vente sont par cela même déterminés; donc toute considération relative au coût de production doit être négligée, puisque, si on savisait dintroduire, comme éléments du problème de la détermination des prix, les conditions de la fabrication des produits, on obtiendrait un système comportant plus dEeacute;quations que dinconnues. Pour utiliser ces équations en excédant, il faudrait considérer comme des inconnues, et non plus comme des données, les quantités de produits échangées; et cest bien ainsi que procède M. Walras, mais seulement quand il passe de lEeacute;quilibre de lEeacute;change, impliquant la seule égalité de loffre et de la demande effectives, à lEeacute;quilibre de la production, impliquant, en outre, lEeacute;galité du prix de vente et du prix de revient. Il est vrai que M. Edgeworth semble contester à M. Walras la possibilité de poser et de résoudre ainsi le problème de la production. Il admet quil suffit de connaître, pour chaque individu, les quantités possédées de produits et les courbes dutilité en fonction de ces quantités pour déterminer les prix des produits sur un marché constitué par ces individus. Mais il prétend que cela nest vrai quen tant quil sagit du type de marché le plus simple (the simplest type of market). Par contre, si nous passons aux complexités qui surgissent de la division du travail, le problème cesse dEecirc;tre un simple problème dalgèbre ou de géométrie. Et alors, fussions-nous même en possession des données numériques relatives aux motifs agissant sur chaque individu, on pourrait à peine concevoir quil soit possible de déduire a priori lEeacute;tat dEeacute;quilibre auquel tendrait un système compliqué à ce point (p. 498, col. 2). Il est à regretter que M. Edgeworth nait pas précisé son idée. Il aurait dû faire voir au lecteur de quel genre sont les modifications apportées au marché par la division du travail qui font que les conditions qui étaient jusqualors les conditions suffisantes et nécessaires du problème de la détermination des prix cessent de lEecirc;tre. Faute par lui davoir apporté la moindre preuve à lappui de son assertion, et nous trouvant, dautre part, en présence de la [p.83] solution patiemment fournie par M. Walras, nous croyons la théorie mathématique de la production possible comme celle de lEeacute;change. Et lorigine de la valeur, telle quelle ressort de lensemble de ces deux théories, nous semble parfaitement claire.
La vraie raison pour laquelle M. Edgeworth et bien dautres se refusent si obstinément à accepter une théorie de la valeur dEeacute;change qui ne fait aucune part aux frais de production semble résider en ce fait dexpérience commune que, sur un marche régi par la libre concurrence, les produits sEeacute;changent en raison de leurs prix de revient. Ce phénomène se produisant régulièrement, nest-il pas naturel quon soit tenté dy voir la loi fondamentale de la valeur, le vrai principe de la détermination des prix? On a beau avoir suivi et compris la démonstration de cette vérité quEeacute;tant données les quantités possédées de produits et leurs utilités, les prix se déterminent indépendamment des frais de production, reste le fait que les prix de vente sont égaux aux prix de revient, et on est invinciblement porté à penser que lutilité nest pas le seul fondement ni la seule mesure de la valeur dEeacute;change; on se croit en présence de deux principes de la détermination des prix, et on balance entre les deux, comme le fait M. Edgeworth (p. 498, col.1) ou, ce qui est pire encore, on accepte lun et lautre, comme cest le cas du célèbre économiste et sociologiste allemand Schäffle. Je crois, pour ma part, quune bonne théorie de lEeacute;conomie politique doit compter avec le fait de lEeacute;galité des prix de vente aux prix de revient, car, autrement, elle serait incomplète; et je crois, en outre, que le système de M. Walras satisfait parfaitement à la condition requise. A la vérité, dans ce système, la condition de lEeacute;galité des prix de vente aux prix de revient ne figure pas dans la théorie de lEeacute;change qui considère les quantités de produits comme des données du problème. Mais elle figure dans la théorie de la production à laquelle il appartient de considérer ces quantités de produits comme des inconnues et de démontrer quelles se déterminent en vue de lEeacute;galité des prix de vente aux prix de revient. Donc, lEeacute;quilibre économique qui comprend a la fois lEeacute;quilibre de lEeacute;change et lEeacute;quilibre de la production ne saurait être atteint quEagrave; la condition de la dite égalité des prix de vente aux prix de revient. Il est tout à fait surprenant de lire dans larticle de M. Edgeworth que M. Walras semble avoir fait abstraction du coût de production considéré au point de vue des sacrifices et des [p.84] efforts quil implique. Les sacrifices et efforts, mais ce nest quun autre terme pour ce que M. Walras appelle les services des capitaux personnels. Apparemment, M. Edgeworth ne distingue pas nettement le marché des produits du marché des services ou, ce qui revient au même, lEeacute;quilibre de lEeacute;change de lEeacute;quilibre de la production. Ce nest pas le moindre mérite de M. Walras davoir insisté sur cette distinction importante.
Mais M.Edgeworth ne distingue pas mieux lEeacute;quilibre de la capitalisation de celui de la production quil ne distingue lEeacute;quilibre de la production de celui de lEeacute;change. Il croit quil ne sert à rien de traiter spécialement le problème de lutilité maxima des capitaux neufs, vu que, le prix du capital étant déterminé par concurrence, il résulte de la théorie générale de loffre et de la demande que lutilité maxima de toutes les parties intéressées se réalise dans le même sens que dans les autres marchés (p. 435, col. 1 et 2). On peut objecter au critique anglais : 10 que le concept de lutilité des capitaux nest pas le même que celui de lutilité des produits consommables, lutilité des capitaux étant en quelque sorte dérivée de celle des revenus auxquels les capitaux donnent naissance; 20 que la théorie de la capitalisation soccupe du problème relatif aux quantités fabriquées des capitaux neufs, tandis que ces mêmes quantités sont considérées comme données dans la théorie de la production. Voilà donc un troisième problème tout nouveau qui ne saurait être traité comme un cas particulier daucun des problèmes résolus dans les chapitres précédents du livre de M. Walras. Il devient évident que M. Edgeworth na pas du tout saisi la corrélation existante entre les trois parties du système des Éléments d'économie politique pure -- Dans la théorie de lEeacute;change, il sagit de déterminer les prix des produits, étant données les quantités fabriquées de ces produits. -- Dans la théorie de la production, ces quantités de produits figurent à titre dinconnues qui se déduisent des quantités données de capitaux fonciers, personnels et mobiliers. Quant aux premiers (les terres), leurs quantités sont toujours des donnees du problème et non des inconnues. Les facultés personnelles des hommes ne dépendent pas non plus du mouvement de la production industrielle, mais de celui de la population (Éléments, p. 266). -- Restent les capitaux mobiliers (artificiels), ou capitaux proprements dits, dont les quantités peuvent être considérées comme des inconnues; il sagit de démontrer comment elles [p.85] se déterminent, et cest là lobjet propre de la théorie de la capitalisation.
Il importe de signaler encore un point de divergence entre M. Walras et M. Edgeworth. Les conditions dEeacute;quilibre économique sexpriment mathématiquement par un système dEeacute;quations. M. Walras prétend et démontre que le mécanisme de la hausse et de la baisse des prix sur le marché, combiné avec le fait du détournement des entrepreneurs des entreprises en perte vers les entreprises en bénéfice, nest rien autre chose quun mode de résolution par tâtonnement des équations de ces problèmes (p. XVIII de la Préface). M. Edgeworth concède à lauteur des Éléments que les équations exprimant lEeacute;quilibre du système économique peuvent être en effet résolues au moyen du mécanisme de la hausse et de la baisse des prix; mais il pense que cest là une voie, non pas la voie dacheminement à lEeacute;quilibre. Certes, il peut y avoir plus dune méthode pour résoudre un système dEeacute;quations donné; mais nous navons pas, dans le cas présent, un problème dalgèbre devant nous; il sagit plutôt de montrer quel est le procédé réel, effectivement employé sur le marché, qui constitue le mode de résolution des équations données. Y aurait-il peut-être, daprès M. Edgeworth, un autre phénomène économique se produisant sur le marché et pouvant être regardé comme mode de résolution des équations en question? Non. M. Edgeworth croit bonnement quil est tout simplement oiseux de chercher à démontrer la voie suivant laquelle le système économique est amené à lEeacute;quilibre, et il trouve une confirmation de cette vue dans lopinion émise par Jévons, à savoir que les problèmes relatifs à l'équilibre économique doivent être traités au point de vue statique et non pas dynamique. La condition réelle de lindustrie, dit Jevons à la p.101 de sa Theory of political economy, 2e édition, et celle dun mouvement et changement perpétuel. Continuellement les produits se fabriquent, sEeacute;changent et se consomment. Si nous voulions avoir une solution complète du problème dans toute sa complexité réelle, il aurait fallu le traiter comme un problème de mouvement, de dynamique. Mais il aurait été assurément absurde dessayer de résoudre celui des deux problèmes qui est le plus difficile, quand le problème relativement le plus facile est encore si loin dEecirc;tre parfaitement résolu. Cest donc en probléme purement statique que je vais tâcher de traiter les effets de lEeacute;-[p.86]change. Les porteurs de produits seront envisagés non pas comme livrant continuellement ces produits au courant du commerce, mais comme possédant certaines quantités fixes quils échangent jusquEagrave; ce quils arrivent au point dEeacute;quilibre. Eh bien, le mode de résolution des équations dEeacute;quilibre, étudié par M. Walras est absolument conforme à lidée que Jevons sest faite de la nature de ces équations. Quant au problème de lEeacute;change, M. Walras lenvisage au point de vue purement statique, en ce sens quil suppose les quantités possédes de produits comme étant des quantités constantes, et les courbes de rareté comme ne variant pas; ces suppositions, il les maintient en devant la question de la résolution des équations, de lEeacute;change par la hausse et la baisse des prix. Et quant aux problèmes de la production et de la capitalisation, il ny a quEagrave; lire, aux 203 et 247 de son ouvrage, la définition de ce quil entend par une reprise de tâtonnement , pour demeurer convaincu quil les aborde exactement de la même façon. Donc le critique anglais a eu tort en reprochant à M. Walras davoir passé du point de vue statique au point de vue dynamique, du moins si on emploie ces termes dans lacception de Jevons. Et, en fin de compte, il est difficile de comprendre pour quelle raison M. Edgeworth trouve (p. 435, col. 2) quE après tout ce nest pas une très bonne idée que celle qui fait du mécanisme de la hausse et de la baisse des prix le mode de résolution des équations dEeacute;quilibre. La preuve fait défaut; et on voit aisément que Jevons, interprété fidèlement et exactement, ne peut servir dappui au reproche mal fondé du critique anglais. Il y a lieu, au surplus, de remarquer ici que Cournot, en traitant la question de la détermination des prix sous un régime de monopole, dans le cas où le nombre des monopoleurs est supérieur à lunité, a eu recours précisément à ce quon pourrait appeler la méthode de tâtonnements successifs; et cela nempêche pas M. Edgeworth de trouver que Cournot a analysé en maître (Cournot's masterly analysis) le problème de lEeacute;change dans lhypothèse du monopole.
L
ADISLAS BORTKÉVITCH.Saint-Pétersbourg, 5/17 décembre 1889.
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FOOTNOTES
1 [p.80] Voyez ci-dessus dans le même numéro (pp. 16 et suivantes), l'article de M. Beaujon, Epropos du livre de M. Walras.
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